J. G. BLANCO VILLALTA

Membre Honoraire de la Société d’Histoire Turque

I. Une théorie de l’esprit.

Dans la longue histoire de la philosophie, de l’évolution de la pensée, on rencontre toujours et d’une façon surprenante des esprits élevés, lesquels, à un moment donné du procès évolutif de la société dont ils sont membres, éclairent des chemins qui conduisent cette société vers des horizons nouveaux et plus clairs.

Dans le vaste monde de !’Antiquité, en des termes relatifs de temps et d’espace, plusieurs civilisations se déroulèrent, en diverses régions, en conformité avec les facteurs qui ont exercé une influence prépondérante sur la vie des peuples: ces facteurs sont surtout le climat, la configuration de la terre, la qualité du sol, l’abondance ou la pénurie de la chasse et de la pêche.

Ce n’est pas en même temps que tous les peuples ont connu le miracle des semailles, ni c’est au même âge qu’ils ont abandonné leur nomadisme pour adopter un mode de vie sédentaire, étant le nomadisme typique des peuples primitifs ou obliges à mener ce genre de vie à cause des inclémences climatiques, particulières aux hauts plateaux méditerranéens. Mais dans la recherche d’une synthèse, l’on peut diviser les grands courants de la pensée en deux groupes, celui des civilisations occidentales et celui des civilisations non - occidentales. Par ces géniales définitions nous traversons les hautes portes qui s’ouvrent à une originale et profonde cosmovision d’un grand savant turc: Suât Sinanoglu, à qui appartient cette théorie.[1]

Il est surprenant pour nous, qui appartenons à la civilisation occidentale, bâtie sur des idées élaborées le long de plusieurs siècles et ayant des fondements gréco - latino - chrétiens, de voir que quelqu’un ancestralement formé dans le cadre de la culture islamique, et par conséquent orientale - qu’un savant turc, dont l’esprit abrite les restes des traditions des civilisations de la Haute Asie, nous montre et fait comprendre, à nous les occidentaux, en quoi consiste réellement notre mécanisme mental, de quel façon et avec quels principes nous avons avancé vers le futur, forts comme nous étions de nos doctrines philosophiques, et quelle est la véritable valeur de la religion dans cette longue marche d’évolution et de dépassement de soi - même.

En occident nous disposons de larges possibilités dans le domaine riche de la philosophie à orientation multiple, et de théories innombrables de genre très divers. Nous pouvons considérer les épîtres de Saint Paul, les textes de Saint Augustin et des autres Pères de l’Eglise; de Saint Thomas d’Aquin et de plusieurs théologues; de ceux qui croient aux dogmes sur la Création et sont attachés aux vérités de la religion, à laquelle ils reconnaissent une valeur absolue, puisque la véritable vie, celle qui réellement compte, est celle qui viendra après la mort. Et d’autre part il y a la liste très nombreuse de ceux qui ont voulu et veulent démontrer les théories scientifiques d’Era- tosthène à Albert Einstein et J. R. Oppenheimer en passant par Nicolas Copernic et Galilée: la confrontation entre les mystiques et les ralionalistes est une expérience à nous.

Dans le domaine de la philosophie politique, nous avons toute une série d’hommes de science qui ont relevé la bonté des traditions individualistes, la liberté d’action de l’homme sans d’autres limitations que celles indispensables au maintien de l’ordre public, théorie définie comme libéralisme, ou libre entreprise, propagée par Adam Smith, Thomas Malthus et David Ricardo; à l’autre extrême se situe Hegel, qui subordonne l’individu à l’Etat, en ne lui reconnaissant aucun droit qui puisse dépasser les droits de la société, l’Etat synthétisant les valeurs éthiques les plus élevées. A son tour, Carl Marx, dans son analyse de l’histoire de la civilisation, déduit que les systèmes de production et les relations sociales qui en découlent, constituent la structure économique de la société, base sur laquelle s’élèvent les charpentes politiques, juridiques et philosophiques.

Confronté par le matérialisme dialectique et par l’évidente commotion provoquée par la révolution industrielle, commencée en 1760, et, encore, par la présence des masses dans l’histoire des peuples, le catholicisme a trouvé dans l’Evangile une doctrine de justice sociale susceptible de résoudre les nouveaux problèmes créés par la technologie moderne, étant donné que l’homme n’a pas varié dans son essence.

Devant toute cette complexe ébullution d’idées, Suât Sina- noglu nous dit, avec une clarté étonnante, qui nous sommes, et pourquoi nous sommes ainsi et pas autrement. Lui-même, qui a l’énorme avantage d’avoir observé, étudié et compris l’évolution des civilisations occidentales dans son ensemble, recherche la raison d’après laquelle les occidentaux n’arrivent pas à établir d’une façon claire et consciente la valeur réelle de leur civilisation. Pour lui, d’après sa perception visuelle et intellective et l’ampleur de son intelligence, rien dans notre histoire ni dans notre philosophie est obscur ou fruit du hasard. Les cycles de rétrocession dans la marche ascendante de l’occident, des changements d’orientation, des tyrannies et des despotismes qui ont affligé les civilisations occidentales, ont été toujours surmontés grâce aux principes fondamentaux établis par les penseurs de la Grèce classique: le respect pour la dignité humaine et pour la liberté spirituelle et morale de l’homme.

Dans son livre L'Humanisme à Venir, qui a vu le jour dans la capitale de la Turquie en i960, et dont la deuxième édition a été publiée en 1972 par !’Université d’Ankara, et que je viens de lire, Sinanoglu, Professeur de Langue et Littérature Grecques à !’Université d’Ankara, a constaté que l’origine de la pensée occidentale émane en principe de ce qu’il appelle le miracle homérique, parce qu’il trouve dans les chants de l’aède, le germe de la très haute pensée de Socrate (pour qui l’homme est l’objet suprême de la philosophie) et des autres grands penseurs de l’Hellade; pensée que je trouve définie dans les mots de Protagoras: “L’homme est la mesure de toutes les choses, de ce qui est et de ce qui n’est pas”.

Le savant turc, en concluant sa recherche sur ce thème, saisit l’essence même de ce moment si exemplaire de la pensée humaine et en fait la base sur quoi bâtir ses doctrines, et dit: “La civilisation grecque depuis le moment où elle a commencé à prendre conscience d’elle-même, se présente comme une civilisation qui, essentiellement différente des autres, affirme que sa valeur idéale la plus haute est le sens de l’humanité et la liberté spirituelle fondée sur la confiance en la raison humaine”.

Il est clair que dans l’esprit de l’auteur un point ne peut pas être controversé: les philosophes classiques ne réalisèrent pas la liberté de l’esprit en méconnaissant anarchiquement les normes morales, mais en étant conscients de leur valeur inestimable.

Au “miracle grec” Sinanoglu préfère se référer comme “miracle homérique”, étant donné l’intérêt instauré par l’immortel poète pour les choses humaines, qui explique “la formation de ce milieu culturel à Athènes, où fleurirent Périclès, Thucydide, Phidias, Socrate et plus tard Platon et Aristote”.

Le sa٦'ant turc a une connaissance très profonde de !’Antiquité classique; afin d’en donner un exemple, je citerai quelques phrases où est enfermée la tragédie de Socrate, laquelle jamais n’a été mieux comprise ni exprimée: “Socrate n’en\'isage pas qu’il devrait se rallier aux sophistes, qui se moquent de la crédulité populaire et ne croient pas que la jeune Oreithyia ait été ravie par Borée, mais conjecturent qu’elle a dû plutôt tomber, à cause du vent, du haut des rochers ou elle jouait avec son amie Pharmakeia. Cette interprétation rationaliste des mythes antiques ne le charme point, et il n’y voit non plus aucune utilité. Son attitude est bien différente: il apprécie la poésie du récit populaire, mais il refuse de faire de ce récit l’objet d’un examen logique. Il relègue le mythe dans son domaine et il distingue ce domaine du domaine de la recherche philosophique. Il le considère, peut-etre, comme une expression charmante de l’esprit de son peuple. Mais il s’arrête là. Les sophistes, au contraire, par leur interprétation rationaliste, souillent l’esprit poétique de la légende sans apporter, par ailleurs, aucune contribution à la découverte de la venté. C’est en cela précisément que consiste la critique que leur adresse Socrate.

“A bien considérer, c’est Socrate qui, en réalité, a plus de piété pour la tradition. Mais l’opinion de la masse se forme par des voies moins logiques. La masse, incapable d’effort intellectuel soutenu, est toujours pour le compromis. Or, l’attitude des sophistes est bien celle du compromis, d’un compromis qui permet de sauvegarder et les principes anciens et les vues nouvelles. Ils n’écartent pas le mythe, ils sont en quelque sorte fidèles à la mémoire d’Oreithyia disparue sur les rochers. Il est vrai qu’ils en donnent une interprétation tout à fait nouvelle, ils acceptent néanmoins le fait de la disparition. Ils n’éliminent pas, donc, ils ne détruisent rien: ils modernisent, ils réforment. Socrate, lui, il élimine, il détruit. Il élimine le mythe, la tradition en tant que source de la connaissance. La source de la vérité, la source des principes qui régissent l’ordre moral et social de la cité n’est plus, pour lui, la tradition, mais bien la raison. Les sophistes, dans ce contexte, sont des réformateurs, Socrate seul est révolutionnaire. C’est ici sans doute qu’on doit voir la vraie raison de sa condamnation à mort par le tribunal d’Athènes”.

A un moment donné de son étude du noyau et de l’évolution de la pensée occidentale, Sinanoglu arrive à formuler une théorie de l’esprit -comme il la désigne- composé d’une théorie de la connaissance et d’une théorie de la formation historique de 1 esprit.

IL Les civilisations occidentales.

Plus tard il entreprend l’analyse des idées des continuateurs et propagateurs de cette civilisation humaine et rationnelle: la romamté d’abord; puis l’humanisme italien, la Renaissance française et le néo - humanisme allemand, autant d’étapes le long desquelles, après l’obscurantisme du Moyen - Âge, le système des valeurs humaines s’est enraciné et divulgué dans le monde occidental, c’est-à-dire en Europe et en Amérique.

Sans les idéals originaires de la pensée hellénique, présents toujours au procès é١olutif des civilisations occidentales, l’homme aurait-il pu atteindre, après tant de luttes menées contre toutes les forces adverses et les gouvernements oligarchiques, établir un régime démocratique dans lequel l’individu fût élevé à la haute condition de citoyen? Sans l’ordre social établi sur cette plinthe, auraient - ils eu un poids égal, la voix et le vote de chacun, soit des pauvres comme des riches, des puissants comme des déshérités? L’esprit humain, maître du précieux don de la liberté pleine de ses forces animistes, aurait-il pu créer tant de chefs-d’oeuvre, soit dans la littérature soit dans les beaux - arts, réaliser tant de découvertes dans le domaine des sciences et de la technologie? Aurait-il jamais, sans cette formation fondamentale due à la pensée classique franchir les limites de l’espace terrestre pour arriver à la Lune et continuer l’exploration de l’univers inconnu?

Pour Sinanoglu notre civilisation -qu’il préfère appeler ‘،l’ensemble des civilisations du monde occidental”- est la seule qui, malgré des déviations et des étanchements, a tracé une ligne droite pendant presque trente siècles. Pour lui, cette civilisation dont l’Athènes du cinquième siècle fut le berceau, est une civilisation essentiellement humaniste. Son noyau et son zénith matériels, spirituels et moraux est l’homme, et tout est là, dans l’homme, rien n’est par dessus ou hors de lui. L’homme est l’objet de toute préoccupation intellectuelle de l’humanité. J’ajouterai que l’alpha et l’oméga (Genèse et Apocalypse) résident dans l’homme, dans son essence et evolution cosmique, déterminées par les lois immuables de la nature.

Un point capital dans la structure de la théorie de Sinanoglu, -qui en synthèse divise les civilisations en deux groupes: les occidentales et les non - occidentales et propose la création d’une seule civilisation basée sur l’humanisme des premières, mais s’enrichissant de l’apport positif des dernières - est sa conviction que ce ne sont pas les mythes, mais la raison et la science qui ont élevé à un niveau si éminent les civilisations occidentales.

C’est evident qu’il s’agit là d’un point polémique sérieux, mais fondamental dans sa thèse, parce que, précisément, c’est sur ce méridien qu’il sépare les deux groupes de civilisations.

La mission que j’ai assumé de faire la critique du livre du Professeur Suât Sinanoglu, L’Humanisme à Venir, ne me permet pas de participer à ses convictions dans cette délicate matière. Mon opinion, contraire ou favorable, me montrerait partial dans mon jugement et ne serait pas éthique, démontrerait en moi un parti pris.

Le savant turc déclare qu’il a voulu analyser en quoi consistait la haute valeur de la civilisation occidentale, et dit :“C’est pourquoi je dus entreprendre l’étude de toute une série d’humanistes, de lettres, de philologues et philosophes qui avaient consacré quelque peu de leur temps au problème de la valeur du monde antique par rapport au monde moderne. Un examen même très superficiel montre de façon évidente que c’est chez eux qu’il faut rechercher les traits essentiels de la civilisation occidentale, sans s’arrêter au fait que nombre de penseurs ont toujours répété, d’une manière souvent puérile, que l’essence et l’âme de la civilisation moderne de l’occident serait la religion chrétienne. En effet, il suffirait de jeter un seul coup d’oeil, mais libre de préjugés, aux institutions sociales, politiques, éducatives et culturelles de l’Europe et de l’Amérique pour découvrir à leur base une liberté d’esprit presque sans limites, qui ne relève point de la pensée chrétienne, mais bien plutôt du monde grec”.

Ce que je peux affirmer d’après ma connaissance de la formation mentale de Sinanoglu, c’est que ses déductions sur le monde occidental sont tout à fait objectives, et d’aucune façon contraires à la religion chrétienne. Son attitude ne diffère pas lorsqu’il étudie les autres religions et leurs influences sur la société.

III. Les civilisations non-occidentales.

Mais cette appréciation de Sinanoglu sur le rôle de la religion dans la formation mentale de la civilisation occidentale, n’arrive pas à être une critique; elle est une simple constatation qu’il n’approfondit pas. Cette appréciation fait partie d’un système bien plus vaste de la théorie qu’il propose et que nous étudions.

Sinanoglu, comme on l’a vu, fait une claire et absolue distinction entre le monde occidental et l’oriental. Il trouve que ce dernier s’est montré réfractaire, par sa nature même, à une enquête systématique tendant à en établir les valeurs idéales et à en extraire les concepts philosophiques. Il affirme aussi que ce monde non-occidental n’a pas trouvé son théoricien.

L’auteur s’exprime dans des termes qui peuvent paraître sévères, mais qui sont seulement objectifs: ‘‘Dans les sociétés non - occidentales qui n’ont jamais été illuminées par les grands esprits ayant eu la conscience de l’existence d’un monde libre de l’esprit et éveillant cette même conscience dans leur société, les forces conscientes sont extrêmement exiguës en comparaison aux forces inconscientes ou indépendantes, de quelque manière que ce soit, du contrôle de la volonté humaine”.

Il propose à l’investigateur du monde non - occidental d’essayer de découvrir les défauts essentiels des peuples, qui l’intègrent, sur le plan de la réalité qu’ils vivent. La première chose que l’on aperçoit c est que l’esprit est formé selon les dogmes “qui ont engendré toutes les manifestations matérielles et spirituelles de sa civilisation. D’où l’absence d’un monde libre de l’esprit, l’absence du sentiment de la dignité de l’homme, et l’absence de toute ou de presque toute liberté sociale et politique”.

L’auteur envisage la difficulté de parvenir à une évolution qui puisse se réaliser à travers les énergies spirituelles de cette civilisation.

Il aperçoit que dans plusieurs sociétés la vie spirituelle est presque inexistante, et que les hommes tombent dans une vie végétative, dans laquelle l’unique lumière spirituelle est l’espoir dans l’au-delà. La principale préoccupation morale se réduit à la meditatio mortis.

En suivant la suggestion du savant, on peut jeter un regard rapide sur les sociétés non - occidentales, et apercevoir les images de centaines de dieux qui attirent la dévotion des masses, parfois misérablement habillées et nourries, le dieu avec tête d’éléphant, les déesses avec une quantité de bras, les temples remplis de singes ou de vipères sacrés, ou encore des fétiches entourés de fidèles dansant en leur honneur.

L’auteur remarque que, lors de la période de la colonisation, l’impact de la civilisation occidentale sur les non-occidentales a précipité ces dernières dans une crise profonde duc à la pénétration politique, économique et culturelle. Cela a provoqué un mouvement d’auto-défense et comme corollaire le désir d’occidentalisation, orienté, plus qu’à découvrir la liberté spirituelle qui caractérise la civilisation occidentale, à connaître les techniques qui permettraient d’opposer aux armements des Etats colonialistes, des armements également puissants.

Comme témoignage de son esprit scientifique et de sa caractéristique de procéder à donner des leçons d’anatomie, froidement conçues, Sinanoglu présente bien d’exemples servant à illustrer la façon dont les peuples non-occidentaux ont compris la nécessité de se conformer aux modèles de l’occident, mais dans le strict utile, sans accepter un mouvement d’occidentalisation integral. Il dit: “Ce problème a été posé avec une certaine envergure par Gandhi, et c’est précisément cette ampleur de vues qui rend si intéressantes les idées du penseur indien; car quant à la solution, il se la présentait de façon tout à fait négative, en imaginant qu’on pouvait sauver la civilisation traditionnelle de l’Inde en empêchant !’occidentalisation économique. Il était donc très loin de pouvoir évaluer la puissance de la réalité, et la nouvelle voie que ses disciples ont choisie, montre suffisamment combien a été utopique la solution envisagée par lui”.

Le processus de l’organisation des forces armées entraînait, dans les sociétés non-occidentales, !’importation des techniques; à leur tour, les techniques ont entraîné l’importation des sciences, des structures industrielles, d’une nouvelle conception économique, des nouvelles institutions, le tout sur !'exemple de !'Ouest. Et cela malgré la formule non-occidentale qui devint un slogan: esprit traditionnel et technique occidentale.

IV. Atatürk, l’humanisme turc et une seule civilisation.

Ce qui m'a fait pénétrer dans le champ magnétique de la pensée de Suat Sinanoglu, c'est la place singulièrement importante qu'il assigne au créateur de la Nouvelle Turquie, Kemal Atatürk, une des grandes figures de ce siècle dans ses dimensions comme stratège, comme homme d'Etat et aussi comme philosophe qui a eu le privilege d'appliquer avec succès scs théories.

J’ai eu !’honneur de connaître le G azi Mustafa Kemal entre 1930 et 1935. Je suis arrive en Turquie à l'âge de vingt ans, avec mon pére nommé Consul Généra! d'Argentine à Istanbul. A cette époque-là il n'existait pas de représentation diplomatique entre les deux pays, et plusieurs pays étaient en train de construire leurs ambassades à Ankara. Pour cette raison, une grande partie de la vie diplomatique se déroulait à Istanbul et le President de la République assistait à des réceptions officielles. J’ai commence ma carrière comme Vice-Consul dans cette ville.

Il m'est arrivé justement le contraire qu'au professeur Sina- noglu: moi, un occidental, se penchant sur l'orient. Mais ma situation avait un désavantage marqué contre moi: j'ignorais en réalité la mentalité du peuple turc et avais des notions élémentaires sur les civilisations que Sinanoglu qualifie de non-occidentales. C’est facile à comprendre que je voyais tout avec une objectivité absolue. Je fus attire par la présence du héros militaire et de l'homme d’Etat génial. Avec un vrai acharnement je me mis à la tache de comprendre son oeuvre dans ses aspects politique, juridique, économique, sociale et, particulièrement, d'essayer de pénétrer sa pensée, sa philosophie, laquelle était à la base de toutes ses “réformes”, comme on les appelait. Plus tard j'arrivai à me rendre compte qu'il ne s agissait nullement de réformes, ni en ce qui concerne la législation coranique, ni le calendrier, ni l’alphabet etc., qu'il ne réformait pas, mais changeait drastiquement en adoptant les modèles occidentaux.

L'appréciation de Sinanoglu sur Socrate, que nous avons reproduite plus haut, s’applique parfaitement à Atatürk. En parlant des sophistes, Sinanoglu nous fait voir qu’ils n’éliminent pas, ils ne détruisent rien: ils modernisent, ils réforment, tandis que Socrate élimine, détruit les mythes et la tradition en tant que sources de la connaissance; pour Socrate l’ordre moral et social se base sur la raison. Eux sont des réformateurs, seulement Socrate est révolutionnaire.

J’eus l’intuition qu’il s’agissait de transporter la Turquie de l’orient à l’occident, bien davantage dans l’ordre spirituel et humaniste que dans l’aspect purement matériel. J’écrivis sa biographie, laquelle fut terminée le jour de son passage à l’immortalité, en 1938, et publiée au début de 1939.

Ce livre est le récit des pensées, de l’action organisatrice et des faits historiques dont ce grand révolutionnaire et philosophe est l’auteur et le protagoniste. Comme je l’ai dit ailleurs, Atatürk n’est pas seulement un héros national, il appartient à l’humanité. [1]

Dans L’Humanisme à Venir, la doctrine d’Atatürk est considérée, avec une clarté exceptionnelle, sous tous les angles et les succès qu’il a obtenus évalués sous une perspective d’une quarantaine d’années. Je suis fier de constater que j’ai bien compris Atatürk de son vivant; d’ailleurs ce Grand Citoyen parlait et agissait toujours d’une façon très claire.

Après avoir sauvé la Turquie de la destruction totale et avoir imposé aux Puissances de !’Entente le Traité de Lausanne de 1923, qui reconnaissait la pleine souveraineté de son pays, le génie de Kemal le décide à changer la législation coranique par les codes civil, commercial, pénal, maritime, etc. les plus avancés du monde occidental, et de fait les structures sociales et économiques traditionnelles changèrent, ainsi que le régime politique théocratique déjà supplanté par le régime démocratique répûblicain.

Sinanoglu a appronfondi dans son L'Humanisme à Venir la pensée philosophique d’Atatürk, avec une telle pénétration, que l’on sent le besoin d’applaudir chacune des phrases du livre qui en font référence. L’une d’elles situe Atatürk précisément au coeur de son système: “Son besoin intellectuel de remonter jusqu’aux origines des choses, lui semble avoir donné la possibilité d’acquérir une liberté de la pensee qu’aucun autre dans le monde non - occidental n’a jamais su atteindre. Une liberté de pensée absolue, souveraine, qui lui a permis de ne point perdre son temps dans l’effort vain de concilier l’orient et l’occident”.

Atatürk a soutenu toujours et dans toute circonstance, sa volonté de faire de la Turquie un pays la'ïque. A l’inauguration de l’Ecole de Droit à Ankara, en 1925, il s’exprimait ainsi: “La Nation considère comme une condition fondamentale de son existence, le principe selon lequel toutes les lois doivent s’inspirer des nécessités terrestres”.

Cela ne signifiait pas qu’il était contraire à la religion, sinon que la religion était une chose et la politique, la culture, la législation, l’éducation, la science, une autre; pas incompatibles, mais tout à fait différentes. Il établissait ainsi la liberté des cultes et des consciences; chacun était libre de suivre ses idées dogmatiques, mais cela appartenait à la conscience individuelle.

Pour cette raison, Sinanoglu proclame son humanisme à venir, auquel l’humanisme turc, créé par la Révolution d’Atatürk, pourra apporter ses valeurs intrinsèques, et de la même façon toutes les sociétés non - occidentales auront accès à une seule civilisation ayant pour base l’occidentale, enrichie par leurs apports. Les religions, qu’auraient constitué un inconvénient insurmontable pour la création de cette civilisation universelle, resteront dans les limites de leurs propres sphères.

Sinanoglu arrive toujours à des définitions concrètes. En ce qui concerne son propre pays, la Turquie, il affirme: "... elle a atteint, parmi les sociétés non-occidentales, un degré d’évolution très remarquable, et cela grâce à la Révolution d’Atatürk qui lui a apporte les libertés fondamentales nécessaires à la libre expression de la pensee, réussissant ainsi a instituer dans ce pays, quoique de façon purement ١'irtuelle, la liberté d’esprit”.

L’évaluation de l’auteur sur l’pffort intellectuel du créateur de la Nouvelle Turquie sous cet aspect est catégorique, comme toutes celles qu’il soutient: “... sans doute !’oeuvre eut pour but de transplanter la société turque des ténèbres d’un Moyen âge très sombre à la lumière éclatante de la civilisation contemporaine”.

L’oeuvre et les idées d’Atatürk le situent dans une place d avantgarde parmi les philosophes d’origine non-occidentale qui ont accepté intégralement l’essence de l’humanisme. Il s’est projeté dans

l’universel, et c’est sous cet aspect que nous devons lire et méditer les mots de Sinanoglu: “Cette universalité est confirmée encore du fait que la Révolution d’Atatürk, dans sa réalisation historique et dans sa signification idéale, indique à toutes les sociétés non-occidentales la voie à suivre si elles veulent se lancer à la conquête des valeurs humaines et rationnelles”.

Pour analyser tous les aspects importants de l’oeuvre L'Humanisme à Veniril faudrait écrire un autre livre. Mais de même que la littérature turque a atteint une valeur reconnue en occident, ainsi en sera de la pensée turque dont Suât Sinanoglu est un représentant insigne. Avec la profondeur et l’éclat de sa pensée, il prend place dans le cercle réduit des grands penseurs universels.

Buenos Aires, février 1982.

Dipnotlar

  1. Suât Sinanoglu, L'Humanisme à Venir, Ankara 1960 (2. éd. 1972). Université d’Ankara, Faculté des Lettres - Institut de Philologie Classique.
  2. Ma biographie d’Atatürk fut publié en anglais par la Société Turque ¿’Histoire (Ankara 1979). atteindre. Une liberté de pensée absolue, souveraine, qui lui a per¬mis de ne point perdre son temps dans l’efTort vain de concilier l’orient et l’occident”.