SUAT SİNANOĞLU

Trieste, cette ville située au coin le plus réculé de la Mer Adriatique, a une histoire très intéressante. D’origine illyrienne, son histoire commence avec la conquête romaine. Sa destinée a été déterminée par sa position géographique et par son caractère de colonie romaine placée sur la mer et entourée de populations indigènes. Envahie par les Gothes, annexée à l’empire byzantin (539), elle a dû soutenir de longues luttes pour sauvegarder son autonomie. D’abord, au temps de Charlemagne elle défend la lex antiqua contre l’introduction des coutumes et des lois germaniques. Plus tard elle est aux prises avec Venise, à laquelle elle ne veut pas se soumettre, et est menacée par le pouvoir croissant des évêques. En 1382 ce sont les Habsbourgs qui l’occupent pour avoir un débouché à la mer.

Depuis cette date, Trieste ne manque pas de lutter pour son autonomie, consciente comme elle est de son origine romaine et italique. Elle est surtout jalouse de sa culture et de sa triestinité (si l’on peut dire ainsi), qu’elle veut défendre contre le monde slave, dont elle est entourée, aussi bien que contre la culture autrichienne. Au 18e siècle, devenue une ville cosmopolite au commerce florissant, tout en assimilant la fonction qui lui revenait du fait d’être le port principal de l’Etat autrichien, elle continue sa politique autonomiste traditionnelle au nom de ses intérêts matériels.

L’histoire de ses institutions, de ses statuts municipaux, des fractions politiques en est le témoignage irréfutable. Avec le Risorgimento, aux fractions philoautrichienne et autonomiste s’ajoute celle des patriotes italiens. Même alors des efforts sont déployés en vue de faire de Trieste un port franc à caractère international: l’histoire de Trieste est l’histoire d’une ville isolée, qui a dû créer ses propres moyens d’existence, d’une population qui, malgré les conditions géopolitiques défavorables, n’a pas voulu être ignorée par l’histoire. Trieste peut être fière de son histoire, qui lui a fait gagner un caractère particulier unique dans le monde italien et méditerranéen. Aujourd’hui encore les Triestins ont vif le culte de leur ville et de leurs grands citoyens —écrivains, artistes, historiens, politiciens—; ils vivent repliés sur leur histoire et sur leurs problèmes actuels. Ils ne sont pas des Italiens qui ont un attachement singulier à leur ville, ils sont avant tout des Triestins dont Fitalianité est un caractère fondamental.

L’historien-archéologue-cartographe-géographe Pietro Kandier (1805 - 1872) est, de ce point de vue, un personnage hautement représentatif de sa ville natale. Toutes ses recherches ont pour objet son pays: Trieste et l’Istrie. Son activité multiforme de savant vise à détacher des ténèbres des temps passés l’histoire de Trieste et de l’Istrie. Il est persuadé que la connaissance du passé permettra à ses concitoyens d’établir d’une façon sure les voies à suivre pour garantir l’avenir de la ville. Pour Kandier ce qui compte c’est Trieste; l’italianité de Trieste n’est pas pour lui une raison suffisante pour déterminer son annexion à l’Italie; mais elle l’est pour défendre l’autonomie de la ville face à l’Autriche.

La fine analyse qu’a faite de Kandier un historien triestin à la méthode rigoureuse et au jugement objectif, le Prof. Giulio Cervani de l’Université de Trieste (Introduction au livre de Pietro KANDLER, Storia del Consiglio dei Palrizi di Trieste dall'anno 1382 all’anno 1809 ton document!. Trieste, Edizioni della Cassa di Risparmio di Trieste, 1972, pp. IX-LVI) a tranché, je crois, d’une façon décisive la controverse sur son austriacantismo. Cervani, à la fin de son étude aboutit à un jugement qui me semble tout à fait équitable: “.. .egli era il moderato, era l’uomo ehe nel suo amore per la patria triestina aveva, in fondo, costruito un edificio non piccolo —l’idea di una Trieste godente di una particolare situazione nell’Austria— per assicurarc ad essa presperità, libertà ordinata, tutela della nazionalità linguistica e culturale, in forza della legge ... Il Kandier era un uomo di grande fiamma, un uomo di moite nobili passsioni, anzi un uomo con una grande fiamma ehe stava al di sopra di ogni altra: l’amore per la sua città” (o.c., pp. LV-LVI).

Trieste a été annexée à l’Italie à la fin de la première guerre mondiale, avec toute l’Istrie et un hinterland assez vaste. Elle pouvait espérer de continuer à jouer son rôle de débouché à la Méditerranée des pays de nouvelle formation (l’Autriche, l’Hongrie et la Tchécoslovaquie), mais à la fin de la dernière guerre elle a été réduite au bout d’un long couloir littoral, privée de son hinterland et exclue de la presqu’île istrienne.

Des deux oeuvres de l’historien Kandier que la Caisse d’épargne de Trieste a entrepris de publier en 1975 après 119 ans de leur exécution, l’une est un album de 24 cartes topographiques composé à l’occasion de la visite à Trieste de François Joseph et de l’impératrice Elisabeth (20-25 novembre 1856). La ville qui avait toujours prétendu à une place d’honneur particulière dans l’empire en faisant valoir son importance de port principal et son histoire antique de ville autonome aux traditions et culture italiques, voulut en cette occasion rendre hommage à la famille impériale par un accueil chaleureux. Kandier, membre de la commission d’accueil, proposa et composa l’album qui était un synopsis en 24 cartes topographiques de l’histoire de Trieste considérée du point de vue de ses relations avec la glorreiche Haus des Habsbourgs.

Il en fit cinq copies, dont trois reliées en véiours rouge, destinées au couple impérial et à l'archiduc Ferdinand Maximilien, frère de l’empereur. Ces cartes peintes à l’aquarelle illustrent les vicissitudes historiques, politicoterritoriales, ecclésiastiques et urbanistiques de Trieste. Kandier s’était proposé de composer 16 cartes pour la ville et 20 pour son territoire, mais au cours de son travail il vit que 24 tables suffisait pour rendre le tableau synoptique voulu. Les cartes 1 à 12 illustrent l’histoire du territoire (les cartes 10 à 12 nous donnent la division en diocèses); les cartes 13 à 24 nous donnent un aperçu du développement de la ville à partir du début du 5e siècle a.J.C. jusqu’à 1856, date de la visite impériale, avec une référence particulière au problème des relations de Trieste avec l’Autriche.

C'est un travail d’occasion d'une valeur historico-culturelle réduite sans doute, mais, comme le remarque le Prof. Cervani, il nous donne les constantes de l’interprétation kandlérienne.

L’autre oeuvre de Kandier, le Cartoliere, publiée par la Caisse d’épargne de Trieste avec une savante introduction sur la politique de l’Autriche en Italie et la visite de François Joseph à Trieste, due au Prof. Ccrvani, n’était point, dans l’intention de l’auteur, destinée au public. C’était un dossier où l’auteur avait voulu recueillir les documents pour son album; c’était un dossier historico-cartogra-phique tellement riche que Kandier y ajouta toute sor'e de documents pouvant intéresser l’histoire de Trieste et l’utilisa pour la composition de son oeuvre majeure, Storia del Consiglio dei Patrizi di Trieste, éditée en 1858.

Le Prof. Cervani, dans son essai introductif (pp. VII-XXVI) étudie la situation politique et les raisons qui faisaient croire à la monarchie autrichienne qu’un changement de l’opinion publique italienne et européenne serait intervenu à la suite de la visite de François Joseph à Trieste. C’est une analyse pénétrante de la politique du gouvernement autrichien qui, selon Cervani, tout épris de son idéal de la Mitteleuropa, ne touchait point le problème fondamental: celui de la coexistence des prétentions pangermanistes et des aspirations de l’austroslavisme (p. IX).

Placée entre l’industrie germanique et son marché naturel —le Proche Orient—, l’Autriche songeait à profiter de cette nouvelle situation pour activer son commerce et cette nouvelle fonction médiatrice de l’empire promettait à Trieste un accroissement de son importance sur les plans économique et commercial. C’était dans cet esprit que les dirigeants et les milieux commerciaux et financiers de Trieste accueillaient la famille impériale.

Dans le dossier de Kandier sont réunies des cartes de Trieste et de son territoire, des reproductions d’épigraphies, de monnaies, de médailles, de sceaux, d’armes de la ville; y sont ramassés des documents, des projets concernant le développement du port, des reproductions des vues de Trieste, des portraits d’empereurs, etc.

Le dossier, beaucoup plus et beaucoup mieux que l’album, étale l’attachement de Kandier à sa ville, et il nous fait voir comment s’est créé et s’est formé l’esprit de la triestinité.

On doit féliciter les dirigeants de la Caisse d’épargne de Trieste pour la publication de l’album et du dossier, remarquable entreprise d’édition scientifique, et l’on sait gré au Prof. Cervani qui, par sa préface à l’une des oeuvres et l’essai et les commentait es à l’autre, les a rendu accessibles aux profanes.

L’historien intéressé à l'histoire de Trieste, à ses relations avec les Habsbourgs et à la politique autrichienne à l'égard de l’Italie, trouvera dans ces deux oeuvres une source riche de documents et d’informations de toufe sorte. Et ceux qui ont connu Trieste, qui y ont vécu et qui l’ont aimé, ne manqueront pas de remarquer que l’entreprise de la Caisse d’épargne et les soins du Prof. Cervani témoignent de la continuité, chez les Triestins, du culte de leur ville.

Prof. Dr. SUAT SİNANOĞLU